Points de vue
TRIBUNE | «Alors que le débat fait rage sur les climatiseurs, la dégradation de la forêt française reste un angle mort du débat politique ».
Cette tribune a été publiée dans le journal Le Monde, le mercredi 24 juin 2026.
La France étouffe. La canicule que nous traversons n’est pourtant qu’un avant-goût du dérèglement climatique qui s’intensifie. Alors que le débat fait rage sur les climatiseurs, la dégradation du plus puissant d’entre eux – la forêt – reste un angle mort du débat politique.
Au moment où nous réfléchissons à nous adapter à un réchauffement qui pourrait atteindre +4 °C d’ici la fin du siècle, nous avons sous la main une solution précieuse : la forêt. En pleine canicule, l’écart moyen des températures maximales entre un sous-bois et un milieu ouvert adjacent peut atteindre précisément ces 4 °C. Ce phénomène s’explique par l’ombrage de la canopée, mais également par la transpiration des arbres. Or, pour que cela fonctionne, il faut de l’eau – et c’est là que les choix de gestion forestière deviennent déterminants : des coupes trop importantes et des ouvertures de canopée trop rapides détruisent l’ambiance forestière et assèchent les sols. L’effet cumulatif des coupes rases à l’échelle d’un paysage peut même aller jusqu’à perturber le cycle de l’eau.
La question légitime est donc de savoir si ces connaissances scientifiques guident les choix politiques. La réponse est non. En réduisant sa politique forestière à un slogan de communication, le Président Emmanuel Macron a fait le choix de la simplicité au détriment de la complexité : planter un milliard d’arbres d’ici 2032. Or, la très grande majorité des plantations financées a été précédée d’une coupe rase — parfois inévitable lorsque la forêt est sinistrée, mais trop souvent justifiée parce que des forêts sont abusivement qualifiées de « économiquement pauvres » ou de « vulnérables ».
Ce qui se joue en réalité, c’est un lobbying acharné de la filière pour planter des résineux afin de répondre aux besoins de l’industrie, au risque de créer de graves maladaptations. Le douglas, l’une des principales espèces plantées grâce à ces aides, n’est pas adapté à un climat qui se réchauffe en dessous de 500 m d’altitude.
Tout cela est documenté et a fait l’objet de multiples réunions. Cela a-t-il fait bouger le gouvernement ? Non. Il y a quelques jours, le ministre délégué à la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, a renvoyé aux calendes grecques – 2028 – la révision du cahier des charges de ce plan de plantation d’arbres, alors que sa ministre de tutelle, Monique Barbut, s’était engagée à le revoir avant juillet 2026.
Mais il y a plus grave encore. La forêt joue un rôle clé, trop souvent ignoré, dans l’atténuation du changement climatique : celui de puits de carbone. La forêt française est relativement jeune : l’enjeu n’est pas tant de la renouveler que de la laisser vieillir pour qu’elle continue d’absorber du carbone, dans les arbres comme dans les sols. Or, ce puits a fortement décliné. Une chute régulièrement présentée par les pouvoirs publics comme une fatalité, alors qu’elle relève aussi d’un choix politique : augmenter la récolte de bois.
Le gouvernement est prisonnier de ses propres arbitrages : si la stratégie nationale bas-carbone, actuellement en consultation publique, prévoit une hausse de la récolte de bois de 53 à 60 millions de m3 / an c’est parce qu’il a lui-même encouragé la multiplication des projets industriels utilisant du bois-énergie.
Cette hausse de la récolte, si elle est mise en œuvre, aura une conséquence très concrète : la France n’atteindra pas son objectif de puits de carbone en 2030, fixé par l’Union européenne – ce que le gouvernement reconnaît lui-même. Il ne s’agit pas d’un détail : sans puits de carbone, et sans une réduction drastique des émissions, la neutralité carbone en 2050 s’éloigne, et avec elle, tout espoir de contenir le réchauffement.
La priorité est simple : prendre soin de la forêt existante. En 2022, une expertise scientifique collective – commandée par le gouvernement lui-même – a démontré les impacts dévastateurs des coupes rases. Elle a été enterrée. Alors que les coupes rases constituent un facteur majeur de dégradation des forêts les plus riches en biodiversité – celles que l’Europe classe comme habitats d’intérêt communautaire – le gouvernement ne cite pas une seule fois cette pratique dans son projet de plan de restauration de la nature.
L’encadrement des coupes rases est une priorité absolue. Il doit aller de pair avec un plan massif de développement de la sylviculture mélangée à couvert continu. Cette approche permet de couper des arbres tout en préservant l’ambiance forestière, d’éviter l’assèchement des sols et d’adapter progressivement la composition de la forêt sans déstabiliser les stocks de carbone accumulés. Dernier atout, et non des moindres : elle favorise la production de bois d’œuvre de qualité, utilisable dans la construction, plutôt que du bois-énergie.
Pour financer ce déploiement et soutenir les petites et moyennes scieries, indispensables à la transformation de ces bois, il faut réorienter les aides publiques qui vont aujourd’hui massivement vers le bois-énergie, et mieux conditionner celles qui financent les plantations. La forêt doit devenir un enjeu politique au sens premier du terme : un débat public large, qui dépasse les seuls intérêts des acteurs économiques les plus influents, aujourd’hui les seuls à peser réellement dans les choix de politiques publiques. Le temps des décisions stratégiques prises à huis clos par quelques entreprises de la filière est révolu. À l’opacité doit succéder une gouvernance forestière transparente, qui intègre l’ensemble des services rendus par la forêt et l’ensemble des citoyens qui en bénéficient.
Nous sommes à un moment de bascule. La valeur de ces services – régulation thermique, captage de carbone, préservation de l’eau, biodiversité, valeur patrimoniale – dépasse désormais, et de loin, la seule valeur marchande du bois. Continuer à l’ignorer, c’est dilapider notre meilleur outil d’adaptation au monde qui vient.
Liste des signataires (par ordre alphabétique) :
- Dominique Bourg, philosophe, professeur honoraire à l’université de Lausanne
- Thomas Brail, Fondateur du Groupe National de Surveillance des Arbres, arboriste grimpeur, conférencier.
- Christophe Cassou, climatologue, directeur de recherche au CNRS
- Philippe Ciais, directeur de recherche au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, membre de l’Académie des sciences
- Camille Étienne, militante écologiste
- Jacques Laskar, directeur de recherche au CNRS et membre de l’Académie des sciences
- Jonathan Lenoir, chargé de recherche au CNRS
- Xavier Morin, président de Canopée et directeur de recherche au CNRS
- Baptiste Morizot, maître de conférences en philosophie à l’université d’Aix-Marseille
- Vincent Munier, réalisateur et photographe naturaliste
- Claire Nouvian, directrice de l’association BLOOM
- Nicolas Richard, président de France Nature Environnement
- Vincent Verzat, militant écologiste, cofondateur de Partager c’est sympa