Points de vue
Notre réponse à deux articles du Magazine Le Point à propos de Canopée
Le premier article, publié le 30 juin, nous accuse de « barbouzerie », parce que deux balises GPS auraient été retrouvées sur des engins forestiers. Le deuxième, publié le 4 juillet, s’offusque que nous ayons saisi le Conseil d’État pour faire annuler le décret sur le plan de renouvellement des forêts. Deux articles téléguidés par la filière ?
Le vrai sujet : l’opacité
Revenons à l’essentiel : la première condition pour qu’un débat émerge, c’est la transparence. Or cette transparence est systématiquement refusée par plusieurs acteurs influents de la filière forêt-bois.
Le public devrait pouvoir consulter les plans simples de gestion (PSG), qui prévoient notamment les coupes à venir dans certaines forêts privées : la CADA a rendu plusieurs avis favorables en ce sens, à la suite de nos requêtes. Mais le Centre National de la Propriété Forestière s’obstine. Il refuse toujours de nous communiquer ces documents : nous avons donc saisi la justice.
Depuis 2020 et le lancement du plan de plantation d’un milliard d’arbres, nous documentons le fait que l’argent public incite à faire des coupes rases en forêt, en finançant la plantation d’arbres après coupes rases, parfois dans des forêts saines. Dès que nous avons commencé à révéler ce que nous trouvions, les panneaux indiquant que les projets étaient financés par l’État ont commencé à disparaître des parcelles et nos demandes d’information auprès des autorités sont restées sans réponse. Après la découverte d’une coupe rase d’une forêt de feuillus à La Croisille-sur-Briance en Haute-Vienne, reboisée avec du douglas, nous avons demandé à avoir accès au dossier justifiant cette subvention. Face au refus du préfet, nous avons saisi le tribunal administratif de Limoges, qui vient de nous donner raison et a condamné l’État à nous verser 1 200 € de frais de procédure.
Alors que le gouvernement a commandé une expertise sur les coupes rases en 2022 qui a montré l’impact de cette pratique sur les sols, le carbone et la biodiversité, pourquoi cette pratique n’est-elle toujours pas strictement encadrée ? Pire, pourquoi est-elle en partie subventionnée avec de l’argent public ? Et pourquoi faut-il des années de procédures judiciaires pour obtenir les documents que tout citoyen devrait pouvoir consulter ?
La réponse est simple : l’opacité est systémique dans la filière forêt-bois. Non seulement les citoyens ne peuvent pas savoir ce qu’il va être fait dans les forêts près de chez eux mais, en plus, les entreprises refusent de communiquer la liste des parcelles qu’elles exploitent, même lorsqu’elles sont certifiées par un label de gestion durable comme FSC.
D’après l’article du Point, deux balises auraient été retrouvées sur des engins forestiers appartenant à Alliance Forêts Bois et au Comptoir des Bois de Brive, une filiale du groupe étatsunien Sylvamo. La procédure a été classée sans suite, selon le journaliste lui-même. Nous n’avons de notre côté jamais été informés, ni auditionnés sur ces faits.
Canopée mène des enquêtes de terrain pour documenter l’origine et la destination de lots de bois issus de chantiers forestiers. Ces investigations visent exclusivement les méthodes de sylviculture de certains acteurs et les flux économiques. L’enquête visée par le Point n’a, en tout état de cause, établi aucun lien entre les balises découvertes et les dégradations d’engins forestiers.
Par notre travail d’investigation et notre rôle de lanceur d’alerte, nous avons pu rendre publiques de nombreuses informations sur des pratiques taboues, que la filière refuse d’assumer.
Par exemple, en suivant des camions de bois d’Alliance Forêts Bois, nous avons prouvé que cette coopérative avait alimenté les chaufferies collectives de la métropole de Tours avec du bois issu d’une coupe rase illégale.
En effet, le bois provenait d’une forêt de Mérigny, dans l’Indre, où aucune autorisation de coupe n’avait été délivrée. Grâce à notre alerte, la métropole de Tours s’est engagée à renforcer son cahier des charges et a entraîné d’autres métropoles avec elle. La transparence, c’est ce qui permet de stopper une coupe illicite à temps. Un exemple concret : en détectant une coupe programmée par Alliance Forêts Bois, nous avons obtenu sa suspension in extremis, grâce à un expert bénévole ayant prouvé la présence de 12 espèces de chauves-souris protégées, à Mourioux-Vieilleville, dans la Creuse.
Quelques mois plus tard, l’entreprise est néanmoins revenue pour raser quasiment intégralement cette forêt, en présence de la gendarmerie, de la Préfète et de plusieurs représentants de la filière forêt-bois, sous prétexte que l’Office de la Biodiversité aurait confirmé que tout était en ordre.
Pourtant l’Office de la Biodiversité nous indique n’avoir joué aucun rôle. De son côté, le directeur de la coopérative refuse de nous fournir la preuve de cette prétendue “validation”. Nous avons interrogé les acheteurs, dont Sylvamo, qui ont refusé de nous répondre, en prétextant le secret des affaires. Un refus de transparence choquant alors même que le bois est certifié par le label FSC. Qu’à cela ne tienne : nous avons suivi les camions et avons ainsi pu prouver que le bois partait bien chez eux.
Procédures bâillon et tentatives de mise à l’écart
Depuis sa création, Canopée dérange et la filière essaye de nous museler par divers procédés.
D’abord en multipliant les procédures au tribunal. Peu importe que ces procédures n’aient aucune chance d’aboutir : le but est de nous asphyxier financièrement et de nous faire perdre du temps. Par exemple, l’ancien président de Fibois Nouvelle-Aquitaine a ainsi été débouté de l’une de ces procédures et condamné à nous verser une indemnité de 5 000€ par le tribunal judiciaire de Bordeaux, qui a constaté “la persistance et la multiplication de procédures qui peuvent être qualifiées de “bâillon”. Il a fait appel de cette décision.
Ensuite, en nous excluant des instances où se prennent les décisions. La filière possède de puissants relais au sein du ministère de l’agriculture et n’hésite pas à les activer pour nous empêcher d’accéder au Conseil Supérieur de la Forêt et du Bois ou à divers groupes de travail, comme ceux sur la biomasse ou celui sur le plan de préservation des sols forestiers. Alors que nous participions de façon active aux premiers travaux sur ce sujet, sous la coordination de l’ADEME, dès que le ministère de l’agriculture a repris la main sur le dossier, nous n’avons plus été invités. Mais comme nous sommes déterminés, nous arrivons quand même à accéder aux informations et à nous faire entendre en nous appuyant sur d’autres associations ou sur notre fédération, France Nature Environnement.
Ce qui les fait paniquer, c’est que nous sommes en train de faire bouger les lignes. Notre capacité d’investigation se consolide, notre équipe juridique monte en puissance et nous remportons de plus en plus de victoires devant les tribunaux. C’est pour cela que France Bois Forêt, soutenu par 13 organisations de la filière, a décidé d’attaquer notre agrément de protection de l’environnement devant le Conseil d’État. C’est écrit noir sur blanc : nous dérangeons leurs intérêts économiques.
Un deuxième article qui passe à côté du sujet
C’est cette capacité à faire bouger les lignes qui nous a valu un deuxième article du Point, le 4 juillet. Cette fois-ci, il nous est reproché d’avoir contesté le plan de renouvellement des forêts devant le Conseil d’Etat ce qui pourrait avoir des “conséquences potentiellement dramatiques” sur la prévention des incendies et l’adaptation des forêts au changement climatique. Le problème : contrairement à ce qu’il affirme, le journaliste ne nous a pas permis d’échanger avec lui en nous donnant un délai suffisant pour lui répondre. Sur le fond, cet article passe à côté du sujet : en 2022, après les incendies dans le massif des Landes, les pouvoirs publics ont financé un reboisement avec du pin maritime plutôt que de conditionner les aides à une diversification avec des feuillus (comme le chêne liège ou tauzin) pour rendre le massif moins vulnérable aux incendies. C’est l’une des multiples failles de ce plan qui nous a conduits à attaquer le décret portant sur le plan de renouvellement devant le Conseil d’État, lequel nous a donné raison dans une décision du 15 juillet.