Enquêtes

Minerais de déforestation : la voix des peuples autochtones menacés

Du 24 au 28 novembre 2025, Canopée a accueilli, aux côtés de l’ONG Survival, des représentants des Hongana Manyawa impactés par la plus grande mine de nickel au monde.
Publié le Rédigé par Canopée

Sur l’île reculée d’Halmahera, en Indonésie, l’entreprise française Eramet exploite la mine de Weda Bay. Celle-ci se situe au cœur du territoire des Hongana Manyawa, qui voient leur survie menacée.

La mine de Weda Bay Nickel

Située au nord-est de l’Indonésie, dans l’archipel des Moluques, l’île d’Halmahera est couverte de forêts. Celles-ci sont le lieu de vie des Hongana Manyawa, un peuple qui vit pour une partie d’entre eux en isolement. Mais elle renferme aussi une autre richesse, dans son sol cette fois-ci : du nickel. C’est ce qui a attiré Eramet, une entreprise minière française (dont l’Etat détient 27 %), qui dès 2006 y a acquis une concession d’environ 50 000 hectares sur l’île.


Commencent alors des études d’impact environnemental et social pour pouvoir commencer l’exploitation de nickel. En 2010, l’entreprise cocréée par Eramet dans ce but, Weda Bay Nickel, cherche a obtenir le consentement des Hongana Manyawa à l’exploitation de leur territoire. Mais à l’issue de ce travail, le constat est clair : nous avons pu avoir accès à un document interne qui mentionne la présence de personnes de ce peuple vivant sans contact avec l’extérieur.

Ils dépendent entièrement de la forêt pour leur survie, y puisant leur nourriture et leur eau. Et par définition, puisqu’elles sont non-contactées, ces personnes ne peuvent pas donner leur accord ou non à l’exploitation de la mine. Cela ne freine pourtant pas l’entreprise, qui commence l’exploitation de la mine dès 2019.


Pour créer cette mine, Weda Bay Nickel (WBN) déforeste des milliers d’hectares de forêts, en plein cœur de leur territoire. Elle a déboisé plus de 2 000 hectares dont une partie sont des forêts primaires ou protégées, parfois millénaires. Ces forêts abritent aussi des dizaines d’espèces protégées car endémiques ou menacées.


Depuis son lancement, la capacité minière de WBN a connu une croissance particulièrement rapide. Elle est passée de 3Mth[1] de minerai de nickel vendues en 2020 à plus de 30Mth en 2024. Et Eramet ne compte pas s’arrêter là : en 2023 elle lance un projet d’usine de transformation du nickel, qui pourrait encore accélérer la destruction des forêts d’Halmahera. Mais suite à la pression des ONGs sur leurs partenaires et financeurs, et en particulier de Survival et Canopée, Eramet finit par l’abandonner.


Grâce à des documents confidentiels, nous avons cependant découvert que l’entreprise prévoit malgré tout une augmentation drastique de sa production. Alors qu’elle avait initialement l’autorisation d’extraire 18Mth de minerai, elle a réussi à faire passer ce seuil à 42Mth en 2025. Mais cela ne lui suffit toujours pas : Eramet cherche à atteindre 60Mth à moyen terme. Et pour cela, elle prévoit de défricher plus de 5 000 hectares supplémentaires.

Ngigoro et Dewi, la voix des Hongana Manyawa

À 64 ans, Ngigoro, dont le nom signifie « bord de la rivière », n’avait jamais quitté l’Indonésie. Appartenant au peuple Hongana Manyawa, c’est poussé par l’urgence de la situation, et l’absence de réaction aux différentes alertes, qu’il a voyagé pendant 6 jours, sur 16 000 km, aux côtés de Dewi Anakoda, qui se bat elle aussi pour les droits de son peuple.

Si Ngigoro est venu jusqu’à Paris, c’est pour défendre les centaines de Hongana Manyawa qui vivent en isolement, dont certains font partie de sa famille, et porter leur voix auprès d’Eramet, et du gouvernement français.

Dewi et Ngigoro lors de la mobilisation devant l'entreprise française Eramet, le 27 novembre 2025 à Paris

Il nous raconte le temps d’avant la mine de nickel : « les choses étaient simples, on chassait, on buvait l’eau de la rivière ». Depuis le début de l’exploitation de Weda Bay, ce temps est révolu.

Le message de Ngigoro est clair : le mine doit s’arrêter, ou son peuple mourra. Ce qu’il relate est extrêmement alarmant : dans leur forêt il devient très difficile de trouver des animaux à chasser, les principales rivières sont polluées, leur survie dans la forêt est menacée. Sans ces ressources, Ngigoro estime qu’il reste deux ans avant qu’ils ne disparaissent.

Dewi Anakoda porte elle aussi ce message, et en paye le prix lourd : elle a été violemment attaquée à plusieurs reprises, intimidée, harcelée, tout ça pour avoir osé dénoncer cette situation. Depuis 2024, elle reçoit des centaines d’appels anonymes, la menaçant de mort. En janvier dernier, juste après avoir aidé le journal britannique Daily Mail à publier un article sur l’exploitation du nickel, elle a été renversée par une voiture alors qu’elle se déplaçait à moto et a été blessée à la jambe. En mai, un mois après avoir commencé à travailler avec l’Agence France Presse sur le sujet, deux hommes l’ont frappée avec un objet en bois alors qu’elle rentrait chez sa tante.

Et pourtant, ils le martèlent : ils n’ont pas peur, et continueront à se battre.

Quand le gouvernement reprend le discours d’Eramet

Malgré la gravité de leurs témoignages, au fil des différents rendez-vous que nous avons obtenus avec Eramet mais aussi avec le ministère des Finances, le ministère des Affaires étrangères et le ministère de l’Ecologie, nous avons été confrontés aux mêmes éléments de langage, encore et encore.

« Eramet est actionnaire minoritaire de Weda Bay Nickel » et ce n’est donc pas elle qui a le pouvoir. C’est ce qui nous a été répété 7 fois en une heure de rendez-vous avec l’entreprise. Si Eramet ne détient en effet que 38 % du consortium de Weda Bay Nickel (le reste est principalement détenu à 51 % par une entreprise chinoise, Tsingshan), c’est bien elle qui est chargée de l’exploitation minière et d’en superviser les opérations, pas ses partenaires. De plus, lors de discussions avec la chambre chinoise du commerce de minerais, celle-ci renvoie la responsabilité vers Eramet… Personne ne serait donc responsable ?

Mobilisation devant le siège d'Eramet, le 25 novembre 2025 à Paris

« Les Hongana Manyawa ne sont actuellement pas reconnus par l’Indonésie comme un peuple autochtone. » Lors de nos échanges avec Eramet et les différents ministères, ceux-ci s’engagent : « nous respectons les plus hauts standards en termes de droits des peuples autochtones. » Or, dans la même conversation, ceux-ci nous assènent que puisque l’Indonésie ne reconnait pas l’existence de peuples autochtones sur son territoire, pourquoi le feraient-ils ? Voilà donc leur vision des « plus hauts standards » : nier leur existence plutôt que de garantir le droit à leurs terres.

« Il n’y a pas de membres des Hongana Manyawa vivant en isolement volontaire au sein de la concession. » Malgré les rapports internes qui ont fuité et qui indiquent que l’entreprise a connaissance de leur présence, malgré le témoignage de Ngigoro qui leur explique que sa famille vit en isolement sur la concession, Eramet continue de contester leur existence. Pire, pour le ministère des Finances, c’est la parole d’Eramet contre la nôtre. Quand nous alertons le personnel de l’Agence des participations de l’Etat (qui gère donc l’actionnariat de la France au sein d’Eramet), ceux-ci nous répondent que la situation est floue, et qu’ils doivent se renseigner auprès d’Eramet. Rien de plus.

Et c’est ça le plus inquiétant : nous seulement le gouvernement français ne prend pas ses responsabilités, mais pire, il reprend mot pour mot les éléments de langage d’Eramet. Que l’entreprise, guidée par son profit, continue d’exploiter la mine en niant la menace qu’elle fait peser sur les Hongana Manyawa et leur forêt est une chose, mais la France n’a-t-elle pas un devoir d’exemplarité… ?


[1] Millions de tonnes humides